Editorial
Un petit livre épatant vient de paraître chez un petit éditeur lausannois à l’enseigne fluette de Paulette, en quoi nous voyons un petit événement.
On nous dira : ça y est, le snobisme du minuscule les reprend, plus c’est petit et plus c’est grand, on connaît ce genre de fadaises d’esthètes à chichis ! À quoi nous rétorquerons pourtant : que nenni !
Car ce petit livre dont nous saluons l’apparition quasi miraculeuse, intitulé Chroniques d’un Occident nomade, et marquant la révélation non moins radieuse d’Aude Seigne, 25 ans, se déploie au contraire dans les grandes largeurs d’une littérature qui respire, et ce n’est pas par jeunisme non plus que nous félicitons l’éditeur Sébastien Meyer, 23 ans, de cette belle et bonne découverte.
Une nouvelle collection littéraire, à l’enseigne du Passe-Muraille, vient également d’apparaître en librairie, en complicité avec les éditions d’autre part de Pascal Rebetez, dont la visée affirmée est d’accueillir et d’escorter des auteurs suisses ou étrangers « re¬marquables par la singularité de leur voix ».
Or la voix d’Aude Seigne, comme celles de Douna Loup ou de Sébastien Meyer écrivain, déjà présentées dans Le Passe-Muraille, sont précisément de celles que nous aimerions défendre et illustrer, comme nous le faisons d’ailleurs depuis bientôt vingt ans. Pascal Rebetez lui-même, écrivain et éditeur, manifeste lui aussi, depuis belle lurette, cette attention vive aux voix originales de ce pays : les derniers titres de son catalogue, marqués par un tenace esprit d’indé-pendance, le prouvent une fois de plus dans la variété des tons très personnels de François Beuchat, Jean- Yves Dubath, Pierre-André Milith et Frédéric Mairy.
Enfin, ce nouveau compagnonnage des éditions d’autre part et du Passe- Muraille ne fait que relancer nos désirs respectifs de passeurs. Cela seul compte en effet, sur fond de satura¬tion et d’empoigne, de gros tirages et de battage : que passent de nouvelles voix à travers le bruit…
Jean-Louis Kuffer
(Ce texte constitue l’éditorial de la dernière livraison du Passe-Muraille, No85, mars 2011)
Portraits ci-dessus: Aude Seigne, Sébastien Meyer et Pascal Rebetez.
mardi 12 avril 2011
Le soleil
Par Douna Loup
J'ai toujours aimé le soleil sur la ville de Pripyat.
Il était comme une lame qui coupait le gâteau de la vie en tranche. Une bonne part pour chacun. J'avais trois ans la première fois que j'ai goûté au mot « soleil », que je l'ai fait tourner dans ma bouche longtemps jusqu'à que je sente le feu de cette boule me consumer de l'intérieur pour répondre à l'autre éclat qui venait d'en-haut, l'éclat de cette boule lointaine qui m'aveuglait.
J'étais toujours fascinée par ce qui luisait, par ce qui était loin, même par cette couleur bleue du ciel étalée au-dessus de nous. Dans la ville de Pripyat, je me promenais comme si la vie devait durer toujours et s'accorder au bleu du ciel qui déroulait ses nuances saison après saison, je ne me posais pas de question inutile, mes yeux quand je me promenais dans la ville de Pripyat, mes yeux pouvaient se charger du monde, s'en charger comme d'une plume, c'était léger, c'était confortable.
Je coupais le monde en milliers de morceaux qui s'éparpillaient en images. Je marchais dans les rues et la ville de Pripyat se fragmentait à l'infini dans mon regard, un petit triangle remplis de feuilles de peupliers, un petit carré où venaient circuler des voitures de toutes les couleurs, un petit rectangle traversé par les balançoires et l'ombre des immeubles qui pendant un instant redessinait les rues. J'aimais tout, je me souviens de tout.
J'avais trois ans quand j'ai connu la gloire. Le défilé du premier mai sur les épaules de mon père, le défilé sur les avenues de la ville de Pripyat. J'avais trois ans et lorsque quelqu'un me demandait à cette époque ce que je voulais devenir plus tard je répondais « Communiste! » mon père était un éléphant qui me faisait voir ce qu'il y a de plus beau au monde, les visages des hommes et des femmes tous ensemble mêlés dans la fête, je les voyais du haut de ses épaules et la joie sacrait leurs visages, je les voyais du haut du monde et je les entendais chanter dans mon corps, ils chantaient tous dans mon corps, des milliers de voix dans ma poitrine, des milliers de voix dans mes jambes qui battaient la cadence contre les épaules de mon père, et du rouge partout qui ficelait le bonheur, qui l'entourait comme un ruban pour qu'il reste là, toujours, dans les rues de la ville de Pripyat.
C'était comme ça quand j'avais trois ans sur les épaules de mon père, c'était comme ça dans la ville de Pripyat, et ce jour là j'ai cru que toute la vie serait du rire qui paradait sur les avenues, j'ai cru que grandir c'était juste pouvoir marcher seule sur les routes.
Après il y a eu des années différentes, mais dans la ville de Pripyat j'ai toujours aimé le soleil, pas comme ici dans cette pourriture d'immeuble, dans cette pourriture de vie, pas comme dans la ville de Kiev où le bonheur reste hors de mon visage, hors de mon ventre, où tout reste en-dehors de moi sauf la putréfaction du monde.
Je suis née le 7 mars 1953 deux jours après la mort de Staline, ma mère poussait pour me faire sortir de son ventre pendant que les rues de la ville de Pripyat étaient remplies de deuil national, pendant que les visages de tous les habitants de l'URSS portaient sur eux la mort du Grand chef, mais ma mère le 7 mars à quatorze heure ne pensait plus à l'agonie de Staline en poussant la vie hors de son corps, elle pensait à l'instant qui vous fait mère en une seconde et elle criait sur les infirmières en noir, mais les infirmières avaient reçu pour ordre de maintenir le deuil jusqu'aux funérailles nationales, le deuil incontestable qui secouait la nation leur pendaient des mains pendant qu'elle m'attrapaient dans la chambre de l'hôpital de Pripyat et le portrait du « Petit père des peuples » que j'ai peut-être croisé dans les couloirs de l'entre-deux-mondes s'il existe, était suspendu en face de son lit avec des fleurs pour tenir sa mort bien en place, ma mère m'a mise au monde sous le nez de Staline qui s'en foutait dans son cadre en acier et les infirmières ne pouvaient pas la féliciter, même une fois que mon petit corps fût posée sur sa poitrine dont le lait se mettait à couler, même une fois que mes mains se collèrent sur la bouche de ma mère qui pleurait en riant et même lorsqu'elle leur dit à tous, comme en chantant alors qu'elle chuchotait ayant usé sa voix sur les dix heures qu'avait duré son effort comme le bois s'use contre les pierres, même donc lorsqu'elle déposa tout doucement dans leurs oreilles mon prénom rien qu'à moi Livia, Livia, elle s'appellera Livia elle est née par une belle journée, le ciel est fixe, le ciel est d'un bleu fixe; les infirmières continuaient à se lamenter en répétant Staline, Staline.
Dans la chambre d'hôpital il y avait ces deux noms qui s'empilaient face à face comme les briques de deux murs qui fauchaient l'horizon, Staline, Livia, Staline, Livia, ces deux noms annonçaient de façon incompatible la mort et la vie en même temps, ces deux noms se faisaient face, se faisaient échos et j'ai toujours pensé que si j'étais née avant, je n'aurais pas été ce que je suis pour toujours, une petite fille coincée entre deux murs.
Mon père travaillait à la centrale, il est arrivé le soir, il m'a prit dans ses bras et ma mère lui a dit qu'elle avait déjà choisi de m'appeler Livia. Alors mon père m'a reposé sur le lit blanc, mon père a enlevé ses chaussures, sa veste, a enlevé le froid qu'il portait sur les mains, il a ouvert la fenêtre qui donnait sur la cour et il s'est allongé par terre en me couchant sur son ventre, il a respiré mon odeur et quand il est remonté à la surface du lit où ma mère l'attendait il lui a dit c'est bon, Livia c'est bon.
C'est comme ça que je me suis fait baptisée, face au souffle noir du deuil national et dans les bras de mon père qui soupesait dans l'intime si le prénom de Livia était vraiment celui qu'il me fallait.
Je remercie mes parents, aujourd'hui encore, s'il reste une chose dans laquelle je me sente bien dans cette ville de Kiev où tout est à côté, déplacé, déchiré, s'il reste une chose c'est bien mon prénom, Livia, mon terrain infime, mon petit infini dont je suis la seule et unique habitante.
Dans le ciel les astres s'éloignent toujours plus.
Plus j'ai grandit, plus ils se sont éloignés. À six ans je pensais qu'en devenant adulte les astres me paraîtrait moins loin, je me disais que je pourrais peut-être même les rejoindre un jour. Mais je n'ai jamais été aussi près du ciel que ce jour de premier mai sur les épaules de mon père avec dans la bouche le mot « soleil » qui rayonnait comme un petit dieu.
Aujourd'hui en faisant la vaisselle dans ma cuisine qui donne sur la place carrée de la ville de Kiev, en faisant la vaisselle je peux regarder les branches qui se croisent devant ma fenêtre, le marronnier tricote, les merles se mêlent aux mouvements des feuilles, le vent est le maître absolu, mais quelque chose s'échappe toujours trop vite dans ces moments que je pourrais trouver beau, que j'aurais sans doute trouvé beau dans la ville de Pripyat, mais ici, aujourd'hui, j'ai quarante-quatre ans et je suis lasse, je ne suis pas au bon endroit, ça me donne envie de hurler cette sensation de ne pas être à ma place, de ne pas être celle que Livia Mislev aurait du être à cet âge de quarante-quatre ans, celle que Livia Mislev aurait du être dans sa cuisine par cette journée d'octobre 1997 en faisant sa vaisselle et en regardant les merles et les branches d'un marronnier s'emmêler.
Ce n'est pas le bon marronnier, ce ne sont pas les bons merles, ce n'est pas le bon liquide vaisselle, ce n'est pas le bon silence qui se cognent sur les assiettes sales, tout est faux.
Je vais m'assoir devant ma table dans la cuisine. Tout est propre dans la maison, j'ai même nettoyé les bruits en calfeutrant mes fenêtres, la porte et en éteignant la radio que je laisse parfois emplir le salon de voix inconnues, je suis assise devant ma table mais je sais bien que rien n'existe, que je suis seule dans une mer d'atomes, une mer d'atomes qui s'entrechoquent, et j'aimerais rejoindre l'exosphère, cette zone qui commence à environ sept cent kilomètres d'altitude au-dessus du niveau de la mer; là, les particules sont si rares qu'il n'y a presque pas de collision entre elles, les atomes s'y comportent librement, il y en a même qui s'échappent dans l'espace.
Ce texte inédit est extrait du prochain roman en chantier de Douna Loup. Il constitue l'ouverture du No 85 du Passe-Muraille. Douna Loup vient d'obtenir le prix Schiller pour son premier roman, L'Embrasure, paru au Mercure de France en 2010.
dimanche 13 février 2011
Bibliothèque américaine (V)
L’Europe, cette Amérique
Evansville, Indiana, 2011
Je ne réalisais pas, avant de vivre ici, à quel point la fascination était réciproque entre le Vieux et le Nouveau Continent. Je m’en suis aperçu peu à peu, au fil de mes conversations, puis en tombant sur un livre d’Henri James, que je ne connaissais que de nom.
Si j’ai acheté Daisy Miller, c’est avant tout parce la quatrième de couverture disait que l’héroïne, une riche, jeune et belle Américaine, passait ses vacances « on the shores of Switerland’s Lac Leman » ; et toute une partie de ce petit roman, en effet, se passe à Vevey, dans une Suisse idyllique faite d’hôtels, de lacs et de châteaux. La suite de l’histoire voit la pauvre Daisy Miller se lier d’amitié à un homme, tomber amoureuse d’un autre, jusqu’à l’issue fatale, dans une Rome colonisée par les Américains.
C’est dans cette même ville que se passe une bonne partie du célèbre roman de Patricia Highsmith, Le Talentueux Mr. Ripley, que l’on est invité à lire comme une réécriture contemporaine des Ambassadeurs d’un certain Henri James. Tom Ripley est un jeune homme qui ne va pas fort. Tôt orphelin, élevé par une tante qui le méprise, il vit d’arnaques et change régulièrement d’appartement, dans le New York des années 50. Jusqu’au jour où un homme le supplie d’aller en Europe d’où son fils, Dickie, ne se décide pas à revenir. Tom accepte, se rend en Italie, retrouve Dickie. Mais la vie de ce dernier, sa relation ambiguë avec Marge, une Américaine, et sa fortune, rappellent trop cruellement à Tom sa propre vie, et son esprit, rationnel en apparence, invente une solution discutable.
Bien souvent, l’attrait pour l’Europe s’avère dangereux : Tom Ripley se retrouve, entre Mongibello, la Côte d’Azur et Paris, dans de beaux draps (au sens propre et au figuré) ; Daisy Miller perd, à Vevey puis à Rome, plus que son honneur ; Jake Barnes, le narrateur du roman d’Hemingway Le Soleil aussi se lève, erre entre la France et l’Espagne, traînant une atroce blessure de guerre ; les protagonistes de Tendre est la nuit de Fitzgerald brûlent leur mariage entre Zurich et la Riviera française. La liste est longue des héros américains que l’Europe a écrasés. Mais l’espère ce nostalgie qu’ils ont tous pour le Vieux Continent est étrangement contagieuse, et vu d’ici, l’autre côté de l’Atlantique charme, attire, donne envie que l’on s’y aventure.
(Contrepoint fortuit, je viens de lire à San Francisco L’Or de Blaise Cendrars, qui raconte comment Johann August Suter, un Bâlois du XIXème siècle, quitte femme et enfants pour la Californie, où il devient riche puis est ruiné lorsque le premier or est découvert sur ses terres. Ou comment cette fascination réciproque est aussi, du moins en littérature, réciproquement dangereuse…)
Bruno Pellegrino
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| Wikipedia |
Evansville, Indiana, 2011
Je ne réalisais pas, avant de vivre ici, à quel point la fascination était réciproque entre le Vieux et le Nouveau Continent. Je m’en suis aperçu peu à peu, au fil de mes conversations, puis en tombant sur un livre d’Henri James, que je ne connaissais que de nom.
Si j’ai acheté Daisy Miller, c’est avant tout parce la quatrième de couverture disait que l’héroïne, une riche, jeune et belle Américaine, passait ses vacances « on the shores of Switerland’s Lac Leman » ; et toute une partie de ce petit roman, en effet, se passe à Vevey, dans une Suisse idyllique faite d’hôtels, de lacs et de châteaux. La suite de l’histoire voit la pauvre Daisy Miller se lier d’amitié à un homme, tomber amoureuse d’un autre, jusqu’à l’issue fatale, dans une Rome colonisée par les Américains.
C’est dans cette même ville que se passe une bonne partie du célèbre roman de Patricia Highsmith, Le Talentueux Mr. Ripley, que l’on est invité à lire comme une réécriture contemporaine des Ambassadeurs d’un certain Henri James. Tom Ripley est un jeune homme qui ne va pas fort. Tôt orphelin, élevé par une tante qui le méprise, il vit d’arnaques et change régulièrement d’appartement, dans le New York des années 50. Jusqu’au jour où un homme le supplie d’aller en Europe d’où son fils, Dickie, ne se décide pas à revenir. Tom accepte, se rend en Italie, retrouve Dickie. Mais la vie de ce dernier, sa relation ambiguë avec Marge, une Américaine, et sa fortune, rappellent trop cruellement à Tom sa propre vie, et son esprit, rationnel en apparence, invente une solution discutable.
Bien souvent, l’attrait pour l’Europe s’avère dangereux : Tom Ripley se retrouve, entre Mongibello, la Côte d’Azur et Paris, dans de beaux draps (au sens propre et au figuré) ; Daisy Miller perd, à Vevey puis à Rome, plus que son honneur ; Jake Barnes, le narrateur du roman d’Hemingway Le Soleil aussi se lève, erre entre la France et l’Espagne, traînant une atroce blessure de guerre ; les protagonistes de Tendre est la nuit de Fitzgerald brûlent leur mariage entre Zurich et la Riviera française. La liste est longue des héros américains que l’Europe a écrasés. Mais l’espère ce nostalgie qu’ils ont tous pour le Vieux Continent est étrangement contagieuse, et vu d’ici, l’autre côté de l’Atlantique charme, attire, donne envie que l’on s’y aventure.
(Contrepoint fortuit, je viens de lire à San Francisco L’Or de Blaise Cendrars, qui raconte comment Johann August Suter, un Bâlois du XIXème siècle, quitte femme et enfants pour la Californie, où il devient riche puis est ruiné lorsque le premier or est découvert sur ses terres. Ou comment cette fascination réciproque est aussi, du moins en littérature, réciproquement dangereuse…)
Bruno Pellegrino
dimanche 9 janvier 2011
Bibliothèque américaine (IV)
Source: Nasa
New York sens dessus dessous
Evansville, Indiana, fin 2010
Ici, les librairies ne sont pas de petits magasins sur lesquels on peut tomber au coin d’une rue. Même parmi les centaines de boutiques des immenses « malls », il est rare d’en trouver. Ici, il faut prendre sa voiture et la garer sur le parking de Borders ou Barnes & Noble, les deux plus grosses librairies du pays-continent, où aller chez Walmart, la première chaîne de supermarchés, et dégotter au rayon livres, parmi les bestsellers du New York Times, deux titres intéressants.
L’Homme qui tombe (2007), de l’encore-vivant-mais-déjà-culte Don DeLillo, commence ainsi : « Ce n’était plus une rue mais un monde, un espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit. » On s’attend, venant de l’auteur d’Underworld, à un grand roman-fleuve explorant l’univers éclos de cette scène apocalyptique, mais ce n’est pas vraiment le cas. Le roman raconte la vie de Keith Neudecker après qu’il a réchappé des attaques du 11 septembre. À travers sa famille, ses collègues, ses amis (morts ou vivants), et avec en contrepoint l’histoire de l’un des terroristes, on a bel et bien une sorte de vue panoramique de l’événement, son avant, son pendant, son après. L’auteur maîtrise son art, c’est indéniable ; mais on referme le livre avec un peu de frustration et une sorte d’à quoi bon, parce que tout ou presque dans ce roman est sans espoir, sans rémission.
On peut alors se tourner vers Et que le vaste monde poursuive sa course folle (Let the Great World Spin, 2009) de Colum McCann. Pour traiter les événements de 2001, l’auteur se sert d’un jour d’été de 1974 où un funambule pour le moins intrépide a marché, dansé, couru sur une corde tendue entre les toutes nouvelles tours jumelles du World Trade Center. Autour de cette performance, les vies d’une dizaine de personnages se croisent : un prêtre irlandais, des prostituées du Bronx, un couple d’artistes drogués, des mères de soldats morts au Viêtnam… Loin du désenchantement de L’Homme qui tombe, McCann scanne New York de haut en bas et de bas en haut et y recherche la beauté des gestes – que ce soit ceux d’un funambule sur son fil, d’une habitante de Park Avenue qui ouvre le réfrigérateur la nuit quand son fils lui manque, ou d’un homme qui permet à des prostituées d’utiliser sa salle de bains entre deux clients, même s’il se fait pour cela régulièrement démolir la face.
Deux romans qui creusent New York et en font un monde, et ils ne sont pas les seuls : des décombres du 11 septembre n’ont pas fini de surgir les tentatives d’en faire quelque chose.
Bruno Pellegrino
dimanche 19 décembre 2010
Bibliothèque américaine (III)
Anciens testaments (Hemingway, Kerouac)
Hemingway m’a fait lire Huckleberry Finn, alors j’ai décidé de lire Hemingway. J’avais un assez vague souvenir du Vieil Homme et la mer, lu il y a longtemps. Le soleil se lève aussi n’a pas grand-chose en commun avec ce souvenir. Paru en 1926, ce livre, proclamé « testament de la génération perdue », a rendu son auteur célèbre. On y suit le narrateur, Jake Barnes, de Paris à l’Espagne, dans un entre-deux-guerres fait d’innombrables heures passées aux terrasses des cafés, dans les bars et les hôtels d’une Europe qui a besoin de s’amuser pour se relever.
On ne se fait pas d’illusions, dans ce roman : les corps sont abîmés, rien ne compte vraiment, et l’amour n’a aucune chance. La langue d’Hemingway est là pour le dire, avec une surprenante économie de moyens, et de nombreux dialogues presque interchangeables – quelque chose que l’on retrouve, des années plus tard et dans un autre registre, mais sûr un même fond absolument désenchanté, chez les personnages de Bret Easton Ellis.
Autre temps, autre testament : celui de la « Beat Generation », dépeinte par Jack Kerouac dans un livre dont on entend beaucoup parler mais qu’on ferait mieux de lire. Si j’avais su, en achetant Sur la route sur un trottoir de Brooklyn, ce que j’allais y trouver, je l’aurais probablement commencé plus tôt. En cinq parties de longueurs très inégales, Kerouac raconte les voyages de son héros Sal Paradise à travers l’Amérique des années 50, de New York, où il étudie, à San Francisco, où il est censé retrouver son ami Dean Moriarty, en passant par tout ce qu’il y a entre deux, et notamment Denver, la Nouvelle-Orléans, et même le Mexique, dernier grand épisode du livre.
Je ne connaissais pas Kerouac avant, et je me fiche passablement de tout ce qu’il peut y avoir d’autobiographique là-dedans (et il semble que tout le soit) – même si la genèse du livre est fascinante : commencé en 1947 et travaillé pendant dix ans, après un premier jet complet écrit en trois semaines au printemps 1951. Ce qui m’a cloué et m’a forcé à lire, c’est la dimension presque religieuse de cette écriture. Il y a ce qu’elle raconte : cette espèce de quête d’on ne sait trop quoi, la poursuite d’une autre liberté dans le Land of the Free, la recherche d’un autre bonheur sur les routes et dans les bars et au fond des lits. Et il y a la manière dont c’est raconté, dans une langue fluide et vraie, le tout propulsé par un rythme ahurissant, et qui ne faiblit jamais tout au long des 300 pages de ce roman qu’il faut absolument lire soi-même pour en prendre un peu mieux la mesure. « C’est l’histoire de l’Amérique. Tout le monde fait ce qu’il pense qu’il est censé faire. Qu’est-ce que ça fait si quelques hommes parlent fort et boivent la nuit ? »
Bruno Pellegrino
mardi 9 novembre 2010
Besoin d'Amériques
Dans une semaine paraîtra la nouvelle livraison du Passe-Muraille, No 84. Le numéro est marqué par une cohérence particulière, fondée sur une série de lectures se faisant écho à de multiples égards, autour du thème central de l'Amérique vue et vécue, fantasmée ou critiquée. Auteurs américains et européens s'y croisent...
AU SOMMAIRE
Amériques
Jean-Stéphane Bron. Matthieu Ruf, écrivain et rédacteur économique à L'Hebdo, analyse le film du réalisateur romand consacré à la crise des subprimes, Cleveland contre Wall Street.
Annie Dillard. René Zahnd présente Les Vivants, roman épique de la conquête de cette auteure majeure, encore trop peu connue, et Jean-Louis Kuffer rend compte d'un recueil de réflexions vertigineuses, intitulé Au présent.
Bret Easton Ellis. Bruno Pellegrino, jeune écrivain et étudiant en lettres actuellement en séjour aux USA, commente le dernier roman traduit de l'observateur aigu du cauchemar climatisé à la manière californienne, dans Suite(s) impériale(s), où l'on retrouve le protagoniste de Moins que zéro vingt ans après...
Adam Haslett. Matthieu Ruf a lu L'Intrusion, roman de la crise américaine contemporaine qui met en scène une vieille prof d'histoire et un trader aux dents longues.
Barbara Kingsolver. Hélène Mauler, traductrice et critique, a lu Un autre monde, dernier roman paru en traduction de la romancière et essayiste.
John Kennedy Toole. Patrick Vallon, éditeur et critique, revisite un classique pré-punk de la littérature américaine contemporaine, évoquant aussi les tribulations personnelles de l'auteur de La Conjuration des imbéciles.
Andy Warhol. Jean-François Thomas, critique spécialisé dans le domaine de la SF, décrit le roman très original de Philippe Lafitte, qui offre une seconde vie à l'illustre plasticien, débouchant sur une histoire d'amour pour le moins atypique.
Rentrée 2010
Michel Houellebecq. Antonin Moeri, écrivain et critique, revient sur La carte et le territoire, Prix Goncourt 2010 et roman-essai captivant.
Maylis de Kerangal. Jean-Louis Kuffer détaille son coup de coeur de la rentrée, pour Naissance d'un pont, prix Médicis 2010.
Douna Loup. Claude Amstutz, libraire et critique, dit tout le bien qu'il pense de L'Embrasure, très beau premier roman de l'auteure genevoise.
Lettres romandes
Vincent Gessler. Jean-François Thomas présente un court roman âpre et captivant d'un jeune auteur romand de science fiction, intitulé Cygnis.
Sébastien Meyer. JLK a aimé le nouveau roman du jeune auteur-éditeur, Wagner=1, qui tient de l'éducation sentimentale et fait alterner grand désarroi et rêves fous.
Antonin Moeri. JLK présente également Tam-Tam d'Eden, fresque sensible et drôle de notre drôle de société, modulée en un peu moins de vingt nouvelles.
Jean-Michel Olivier. JLK a failli détester L'Amour nègre, satire carabinée de la société mondialisée, entre Hollywood, les îles de rêve et la Suisse, puis le deuxième degré pas immédiatement évident du roman lui est apparu...
Inédits
Luisa Campanile. Comédienne et traductrice, elle nous offre deux poèmes extraits de son premier recueil, De l'eau et d'autres désirs, paru ces jours chez Samizdat.
Louis Imbert. Voyageur et reporter, il nous a confié des pages de ses carnets new-yorkais de cette année.
Sébastien Meyer. Pour notre rubrique L'Epistole, le jeune auteur adresse une lettre au Passe-Muraille d'une très belle venue existentielle et poétque
jeudi 4 novembre 2010
Bibliothèque américaine (II)
L’Amérique au long du Mississippi
Evansville, Indiana, septembre 2010
« Toute la littérature américaine moderne provient d’un livre de Mark Twain intitulé Huckleberry Finn. […] Il n’y avait rien avant. Il n’y a rien eu depuis » : c’est ce qu’écrivait, en 1935, un certain Ernest Hemingway, dans son livre Les vertes collines d’Afrique. J’ai pensé que c’était un bon début à mon exploration de la littérature américaine. J’ai donc acheté Huckleberry Finn (publié en 1885) en arrivant à New York, et je l’ai lu durant tout mon voyage sur la Côte Est, en Floride, puis à la Nouvelle-Orléans et le long du Mississippi, jusqu’en Indiana – autant dire, pour ces dernières étapes, sur les lieux de l’histoire, mais à l’envers.
Huckleberry est un garçon de douze ans qui un jour décide de fuir son fou de père et son Missouri natal. Il imagine un stratagème pour faire croire qu’on l’a assassiné, et il part dans les bois. Là, il retrouve Jim, un esclave qui, lui aussi, s’est enfui. Ensemble, ils vont descendre le Mississippi sur un radeau, rencontrant sur leur chemin de nombreuses aventures, manquant d’être pris, blessé ou tué nombre de fois, mais finissant toujours par retomber sur leurs pattes.
Qu’y a-t-il de si particulièrement américain là-dedans ? D’abord la langue. Ainsi que l’explique l’auteur dans une note : « Dans ce livre, de nombreux dialectes sont utilisés […]. Les nuances n’ont pas été faites n’importe comment, ou au petit bonheur, mais méticuleusement, et avec les conseils fiables et le support d’une familiarité personnelle avec ces manières de parler. J’explique ceci pour la raison que sans ça, de nombreux lecteurs supposeraient que tous ces personnages essaient de parler de la même façon sans y parvenir. »
Raconté à la première personne, le roman fait la part belle au dialogue, et il faut lire certains passages à voix haute pour donner tout son sens à cette oralité littéraire. Huckleberry parle comme il pense, sans se soucier de la norme, et ceci se retrouve largement dans la littérature américaine (deux exemples parmi bien d’autres : Holden Caulfield dans L’Attrape-cœur de Salinger, et Sal Paradise dans Sur la route de Kerouac). Quant aux thèmes – quête de la liberté et de l’indépendance, nature sauvage et grands espaces, esclavage –, ils trouvent une résonnance particulière dans l’histoire des États-Unis, de la Déclaration d’indépendance de 1776 à la guerre de Sécession (1861-1865).
Un roman américain, donc, peut-être le premier – le premier en tout cas à s’approprier pareillement la langue anglaise (même si Poe, Hawthorne, Melville…). Mais « rien eu depuis », vraiment ?...
Bruno Pellegrino
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